Arrêtez le temps!

Eugénie Anselin / Mon réveil sonne. Que dis-je, mon iPhone, le réveil c’est obsolète.

Un coup d’œil sur l’écran: 27 mails, 16 messages sur Whatsapp, 9 sur Viber, 33 sur Messenger, une dizaine de morts en Afghanistan, 6 km de bouchons à la frontière, une espèce sauvage du Sud canadien menacée de disparition (non, il ne s’agit pas des Trumpistes), Brad et Angelina re-re-séparés après s’être re-remis ensemble ou est-ce le contraire? Je ne sais plus….

Et c’est parti pour une journée (trop) chargée, à me dépêcher pour pouvoir rayer un maximum de tâches sur ma «to-do-list» (trop) longue et en rajouter au fur et à mesure. Tenter d’effectuer ce qui en me couchant restera à faire, telle est ma devise. Histoire d’être occupée. Parce qu’être busy, être débordée, c’est à la mode, ça montre qu’on est important.

Je saute sous la douche, je m’habille, tout en me séchant les cheveux et en envoyant un message d’anniversaire à un ami Facebook dont j’ai oublié le nom. Je vais dans la cuisine, je croise mon reflet dans un miroir, brosse à dents à la bouche, iPhone dans la main droite, gamelle du chien dans la gauche, les crépitements de la machine expresso en bruit de fond – merde! ça déborde!

Stop – arrêtez le temps! Je voudrais descendre. Le temps d’une journée au moins. Une journée sans stress, sans mails, sans alarmes, sans horaires. Une journée pyjama, sans pression à subir, sans bilan à fournir, sans succès à prouver, sans planning à booster. Car si on cherche toujours le sens de notre vie, la société, elle, a trouvé le sien: elle accélère.

Depuis qu’on est tout petit, on nous fait croire que la vitesse est synonyme de réussite. On veut être le premier dans la cour de récré, le premier à résoudre l’équation, le premier à embrasser une fille… Alors en grandissant, forcément, on continue à jouer le jeu de l’accélération: le premier à démarrer quand le feu passe au vert, le premier à avoir le dernier iPhone, le premier à être président… à 39 ans!

Ce jeu de société, créé dès le XIXe siècle avec l’apparition du chemin de fer, s’est popularisé. Grâce aux TGV, à la 4G et aux drones, le tout, tout de suite et le toujours plus sont accessibles à tous! Tous ces nouveaux outils technologiques, ces Xeon E5 révolutionnaires, ces supers octo-core à 3.0 GHz, ces 512 Go de SSD boostés et 3 AMD 6 Go VRAM GDDR5 nous offrent plus de vélocité. C’est génial!

Mais attendez une minute… où est passé notre temps libre? On bosse plus rapidement et on vit plus longtemps; on devrait par conséquent avoir plus de temps libre, non? Nous voilà face au paradoxe de notre société. «C’est comme ça, c’est normal, c’est le temps qui s’accélère», me dira-t-on. Mais j’ai bien vérifié, les aiguilles de ma montre n’avancent pas plus rapidement.

Ce n’est donc pas le temps qui accélère, mais notre rythme de vie. Nous vivons dans une société où le passé est très vite dépassé, le futur de plus en plus incertain… il nous reste donc le présent qui, lui, est de plus en plus (com)pressé. Mais il y a de l’espoir! Il existe des solutions, que je vais m’empresser de noter sur ma «to-do-list»:

1. Ralentir la terre afin d’allonger les journées.

2. Réhabiliter le ministère du Temps libre comme au temps de Mitterrand pour revendiquer le droit à la paresse et à la jouissance de la vie.

3. Prendre exemple sur Segonzac, première ville à avoir été labellisée «ville lente» (non, non, elle n’est pas située en Suisse).

4. Installer un radar de la conscience universelle qui flashera l’excès de vélocité et retirera le permis de conduire les affaires du monde.

5. Abolir le championnat
de France de vitesse de tricot (si, si, ça existe).

6. Et surtout… bannir les «to-do-list»!

Voilà le programme de mon mouvement «En pause».

Si vous lisez cette dernière phrase, c’est que vous avez pris le temps de lire l’article jusqu’à la fin et je voudrais… Pourquoi tu me regardes comme ça, toi, avec tes yeux de chien battu?

Merde, il a toujours pas eu sa gamelle!