Ardeur et tremblements / Berlinale 2019

Amélie Vrla / Deux coproductions luxembourgeoises ont fait leur première mondiale lors du 69e Festival du Film de Berlin. Flatland de la Sud-Africaine Jenna Cato Bass a ouvert le bal de la section Panorama qui fêtait cette année ses quarante ans d’existence.

Avec Flatland, le Luxembourg (Deal Productions) signe la coproduction d’un film résolument féminin et itinérant à travers le semi-désert du Karoo. Natalie, jeune mariée, s’enfuit après avoir subi un viol conjugal en guise de nuit de noces; Poppie, une adolescente enceinte jusqu’aux dents, l’accompagne. Et Beauty, une capitaine de police aux survêtements de peluche colorée, les recherche. La première est métisse, la seconde est blanche et la troisième, noire. Dans une Afrique du Sud toujours gangrenée par le racisme, chacune de ces femmes lutte pour faire respecter sa voix et ses droits. La caméra vive, mouvante, se déplace parfois selon son gré pour suivre une main, approcher un vêtement, jouer avec les néons lumineux d’un bar désert qu’elle sublime ce faisant. Jamais les personnages ne semblent autorisés à trouver une véritable tranquillité, toujours il leur faut être dérangés par le bruit des poids-lourds fonçant sur la rue adjacente, l’aboiement de chiens menaçants… Un film particulier, intrigant, qui s’attache à des luttes éternelles et fondamentales, mais n’évite pas les paradoxes, comme lorsque Beauty remet Natalie aux mains de son agresseur de mari en lui glissant que tout ira bien, puisque son époux l’aime.

De son côté, Tremblores de Jayro Bustamante, une coproduction entre le Guatemala, la France et le Luxembourg (Iris Productions), s’intéresse au séisme provoqué par la passion homosexuelle d’un père de famille dans un Guatemala terriblement catholique. Un film à la photographie prenante, porté par des acteurs justes et profonds. Bustamante choisit de ne pas suivre l’évolution de son personnage principal dans la découverte de son homosexualité, mais préfère traiter le cataclysme déclenché dans un milieu religieux, moralisateur, traditionnel et bourgeois d’Amérique latine par l’amour d’un homme pour un autre. Dès les premières images, le décor est planté. Le réalisateur écrase son personnage en le suivant au plus près, de dos, à la focale longue, comme pour peser sur sa nuque et nous faire devenir la culpabilité qui le ronge et l’oppresse. Dans cette maison aux bois foncés et nobles où les femmes portent des perles, où les hommes ont la mine grave et sombre, où l’on se réunit en silence au salon pour boire du thé en écoutant la pluie tomber, l’homosexualité est vue comme un mal, une maladie héréditaire, génétique, transmissible et punie par un dieu qui déclenche les tremblements de terre. Pablo est contraint de suivre une thérapie proposée par l’Eglise car, ainsi que son père le suggère, on peut vivre en se niant, en oubliant qui l’on est, en refusant sa vérité. Un film qui ose dire sans sombrer dans le mélodrame ni rester trop obscur, selon une mise en scène dont la justesse, la délicatesse et la pudeur accentuent la violence des sentiments exprimés.

De son côté, le film choquant, violent et difficile Der Goldene Handschuh de Fatih Akin a divisé la presse et le Festival. Il retrace la vie et les meurtres horripilants de Fritz Honka, un serial killer qui sévissait à Hambourg dans les années 70. Le choix qu’a fait Akin de s’attacher à suivre un tel personnage révoltera certains, mais l’interprétation de l’ignoble Honka par Jonas Dassler est époustouflante, la galerie de personnages plus vrais que nature, et les portraits de la misère humaine saisis par le réalisateur de The Edge of Heaven marqueront durablement les esprits qui s’aventureront à voir ce film reparti bredouille de la compétition.

C’est Synonymes de l’Israélien Navid Lapid qui a remporté l’Ours d’Or du jury présidé par Juliette Binoche. Grâce à Dieu de François Ozon, un film qui dénonce la pédophilie dans l’Eglise catholique, s’est vu quant à lui remettre le Grand Prix, alors qu’une assignation en référé compromet sa sortie dans les salles françaises prévue pour le 20 février. Enfin la Berlinale endeuillée a rendu hommage à l’acteur suisse Bruno Ganz, le sublime et dernier ange de Der Himmel über Berlin qui vient de nous quitter.