Analyse / Plus de 100.000 Irlandais menacés d’expulsion par les fonds vautours

L’Irlande est connue dans le monde entier pour ses vertes prairies, sa Guinness et sa fiscalité particulièrement avantageuse pour les grandes entreprises. Mais elle l’est nettement moins pour être devenue un nouveau terrain de chasse pour les fonds vautours, surtout connus pour leurs méfaits dans les pays dits «très endettés» d’Afrique, d’Amérique latine ou d’Asie. Rappelons que les fonds vautours sont tristement célèbres pour leur propension à racheter à très bas prix (entre 5 et 20% de leur valeur nominale) des actifs constitués de dette considérée comme très risquée, pour se faire ensuite rembourser celle-ci à sa valeur nominale – quitte à utiliser tout l’arsenal juridique disponible pour arriver à leurs fins.

Jusqu’à présent, ces fonds avaient surtout ciblé les obligations d’Etat, comme ce fut le cas en Argentine où le gouvernement Macri a fini par céder au chantage et par payer au prix fort ces fonds vautours, ponctionnant au passage très sévèrement les finances publiques de son pays.

D’autres fonds vautours ont aussi saisi l’opportunité de s’attaquer à des acteurs privés, comme c’est actuellement le cas en Irlande. Rappelons que l’Irlande fait partie des pays les plus financiarisés en Europe, elle a donc subi le plus violemment les conséquences du krach de 2008. Et une grande partie de la dette privée irlandaise a ainsi pu être rachetée par ces fonds vautours. Ces quatre dernières années, une poignée de ces fonds ont acquis pour 223 milliards d’euros de prêts, partout en Europe.

Les Irlandais sont particulièrement furieux car ces fonds ont pris à la gorge des milliers de propriétaires acculés au début de l’hiver 2016, au moment même où la presse publiait leurs profits et les taxes très symboliques qu’ils ont payées: 1.900 euros seulement pour le fonds Cerberus, révèle The Irish Times, pour 77 millions de profits, soit un taux d’imposition de… 0,00002%.

Car ces fonds vautours, et c’est ce que découvre brusquement l’opinion publique, ont engrangé d’énormes profits sur le dos des Irlandais.

Pire qu’une «simple» affaire d’évasion fiscale, ces fonds menacent directement la population irlandaise. Car ils détiennent quelque 90.000 prêts immobiliers en Irlande, pour des milliards d’euros. La moitié est en difficulté ou consiste en des prêts à risque. Maintenant que le marché se redresse, ces acteurs font ce pour quoi ils ont acheté ces prêts: ils cherchent le profit, ils spéculent. Et des milliers de citoyens sont pressurés soit parce que leurs loyers explosent, soit parce qu’ils sont menacés d’expulsion. Or tous n’ont pas les moyens de se reloger en raison de la remontée des prix.

A Cork et à Dublin, ces fonds vautours possèdent plus de 20.000 logements, des maisons individuelles aux groupements d’immeubles… Et la menace qui pèse depuis plusieurs semaines sur 200 familles qui ont reçu leur lettre d’expulsion – et dont Goldman Sachs possède la dette – fait la une des journaux. La situation est devenue tellement sensible que le ministre des finances, Michael Noonan, a dû s’expliquer sur sa rencontre avec les gérants du fonds Project Eagle. Une association de défense des personnes en situation d’insolvabilité évoque le chiffre effarant de 100.000 personnes (soit 2% de la population) qui pourraient se retrouver sans logement à cause de cette situation, dénonçant clairement l’attitude non conciliante des fonds vautours, prêts à tout pour réaliser le profit escompté.

Il ne faut surtout pas penser que l’Irlande est un cas isolé en Europe. Ainsi, la Belgique, qui a voté en 2015 une loi visant à limiter la capacité d’investissement de tels fonds, est la cible des attaques de Paul Singer, un des grands propriétaires de ce type de fonds (et accessoirement soutien de Trump), qui a demandé l’annulation de cette loi par la Cour constitutionnelle belge. De son côté, le Comité pour l’annulation de la dette des pays du tiers-monde a lancé une campagne pour réagir…
Jean-Sebastien Zippert,

Coordinateur pour etika

– Initiativ fir Alternativ

Finanzeierung asbl

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