Analyse / Les dangers du national-libéralisme

Le duel à venir entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron ne sera peut-être pas aussi facilement joué d’avance que veulent bien nous le faire croire les instituts de sondage.

En effet, Marine Le Pen jouit d’une dynamique semblable à celle de Donald Trump aux Etats-Unis, en abusant d’une rhétorique anti-système sans nuances mais terriblement efficace: on a pu constater que ni son origine sociale, pourtant bien éloignée des classes populaires qu’elle entend représenter, ni ses ennuis avec la justice n’ont été un frein dans sa campagne. Bien au contraire: ses ennuis ont été perçus par ses électeurs comme la preuve de sa légitimité contre l ‘establishment.

Contrairement à son père qui s’était borné sur un modèle économique largement inspiré des «reaganomics» ultralibérales, Marine Le Pen a largement promu un interventionnisme fort de l’Etat en matière économique visant à abaisser l’âge de la retraite à 60 ans, à appliquer un protectionnisme fort aux frontières, à revenir à une monnaie nationale et donc à une politique budgétaire indépendante de la BCE, etc. Comme Trump, elle a donc misé sur une combinaison gagnante visant à mêler un nationalisme dur basé sur une conception fortement ethnicisée de la population et un discours très marqué contre la mondialisation et socialement marqué à gauche pour attirer les perdants de cette mondialisation.

Mais les choses sont en fait plus complexes dans les faits: dans un essai magistral (L’impasse national-libérale, Globalisation et repli identitaire, La Découverte, 2017), le politologue Jean-François Bayart, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de l’étude des Etats-nations, démontre au contraire comment la globalisation et le repli national-identitaire, loin d’être antagoniques, fonctionnent ensemble, enfermant nos sociétés dans une impasse, dont il est urgent de sortir par la construction d’«un nouvel universalisme politique».

Pour lui, il faut se départir de l’idée qu’il y aurait un jeu à somme nulle entre la globalisation des marchés d’une part et, de l’autre, l’Etat-nation et les identités. En fait, le national-libéralisme, c’est le nationalisme pour les pauvres et le libéralisme pour les riches. Le nationalisme et l’identité sont parfaits pour que les pauvres puissent s’y retrouver. Quant aux riches, ils jouissent du libéralisme économique et financier. Sarkozy, Fillon, Poutine, Cameron, May, Erdogan, mais aussi Ahmadinejad en Iran, correspondent bien à ce profil. Trump en incarne parfaitement l’ambiguïté, prônant le protectionnisme mais nommant un ancien banquier de Goldman Sachs secrétaire au Trésor. Il joue à fond la carte nationaliste à l’endroit des pauvres et exhibant des ailes libérales pour les riches. Il stigmatise la corruption de l’establishment, mais il en fait partie et pratique le népotisme. Ses outrances contre les Mexicains et les musulmans permettent de placer les projecteurs des médias loin de ses décrets visant à détricoter les lois de régulation bancaires Dodd-Frank votées sous l’administration Obama.

Pour en revenir à la France, rappelons qu’Emmanuel Macron joue aussi cette carte-là, dans une moindre mesure il est vrai. En effet, l’ancien banquier d’affaires et partisan acharné de l’ubérisation de l’économie n’en est pas moins allé rendre hommage à Jeanne d’Arc, est resté pour le moins ambigu concernant ses déclarations sur la colonisation et a également fait une visite remarquée au Puy-du-Fou auprès de Philippe de Villiers dont les idées sont très proches de celles du FN.

S’il faut bien sur battre l’extrême droite qui ne propose qu’un horizon de guerre civile, il faut bien être conscient que le national-libéralisme «soft» de Macron est également une impasse à terme et que seule l’émergence de nouveaux mouvements politiques prenant en compte l’urgence de la transition énergétique, comme Podemos en Espagne, permettra de donner une nouvelle impulsion à la démocratie.

JEAN-SEBASTIEN ZIPPERT,

COORDINATEUR POUR ETIKA

– INITIATIV FIR ALTERNATIV

FINANZEIERUNG ASBL