Les amants du pont de Crimée peinent à attendrir les critiques russes

Un chantier, drôle d’endroit pour une rencontre? Une comédie romantique financée par l’Etat russe prend pour cadre la récente construction par la Russie d’un pont joignant son territoire à la Crimée annexée.

Les critiques la comparent à de la propagande soviétique.

Le film « Pont de Crimée. Fait avec amour! », sorti dans les salles obscures russes la semaine dernière, a été scénarisé par Margarita Simonian, la rédactrice en chef de la chaîne de télévision publique RT.

L’action suit les aventures d’une jeune archéologue et se déroule durant la construction de ce pont géant à 2,9 milliards d’euros, inauguré en grande pompe en mai et destiné à réduire l’isolement de la péninsule ukrainienne annexée par la Russie en mars 2014. La jeune fille fait la rencontre d’un conseiller en relations publiques venu de Moscou pour chapeauter la couverture médiatique du chantier, ainsi que d’un ouvrier qui fait atterrir un avion sur la structure même du pont.
L’oeuvre marche dans les pas du film d’action « Crimée », également financé par l’Etat et sorti en salles l’année dernière, qui s’est attiré une salve de critiques négatives.

Le réalisateur, Tigran Keosaian, le mari de Margarita Simonian, a assuré que les mauvaises critiques que le film a reçues en pagaille sur les sites spécialisés émanaient principalement de « bots » (comptes automatisés) mal intentionnés et de « gens malades ». L’un des principaux sites de critiques de cinéma, KinoPoisk, affirme pour sa part que les réactions d’internautes sont authentiques. « Ce film est un étrange mélange entre +Crimée+ et +American Pie+ », écrit Egor Belikov pour le site culturel Afisha, en référence au film américain mettant en scène une bande d’adolescents cherchant à perdre leur virginité. « Le pont est comme un phallus métallique inséré pour toujours par la Patrie dans le corps de cette péninsule nouvellement acquise », lance le journaliste.
Le critique de cinéma Anton Doline a également descendu en flammes le film, se félicitant néanmoins que les créateurs soient parvenus à créer un nouveau genre, la « comédie romantique patriotique ». Le film est « une sorte de machine à remonter le temps étrange » qui transporte le spectateur dans la propagande soviétique des années 1930, destinée à glorifier les grands chantiers de l’Etat, écrit-il pour le site Meduza.
« Il s’agit d’une pâle imitation des efforts de propagande soviétiques, mais les autorités soviétiques avaient le monopole à la fois sur ce que les spectateurs pouvaient voir et ce que les acteurs et réalisateurs pouvaient faire », souligne auprès de l’AFP la politologue Ekaterina Schulmann. Selon elle, les sorties scolaires et des étudiants au cinéma dans les établissements publics vont donner un coup de pouce aux entrées. « C’est ainsi que les objectifs commerciaux sont remplis. Mais ce qui compte ici, ce n’est pas le niveau des recettes.
Ce qui compte, c’est que beaucoup de personnes voient le film et de fabriquer ainsi les indicateurs d’un succès » en salles, relève Mme Schulmann. Le film a engrangé depuis sa sortie la semaine dernière près de 44 millions de roubles (580.000 euros) de recette, selon les chiffres officiels, tandis que les médias russes estiment le coût de sa production à 300 millions de roubles (4 millions d’euros).

Certains spectateurs ont toutefois affirmé avoir apprécié une comédie gorgée de soleil, au delà de toute considération politique. « Nous ne sommes pas obligés d’écouter vos absurdités bruyantes et dépressives », a ainsi écrit sur sa page Facebook l’auteur russe Igor Maltsev à propos des critiques négatives visant le film. « Les gens normaux vont se rendre en salles pour voir un film drôle et réussi à propos de l’été et de l’amour. »