En Allemagne, Donald Duck, vedette toutes générations

En Allemagne, la superstar de Disney n’est pas Mickey mais Donald. Depuis des décennies, grands et petits s’arrachent les aventures de ce canard dont la personnalité est pourtant à l’opposé des stéréotypes sur les goûts des Allemands.

Deux générations ont grandi avec entre les mains un Lustiges Taschenbuch (LTB, « livre de poche amusant ») qui conte chaque mois sur environ 250 pages les (més)aventures de Donald, Onc’ Picsou (Onkle Dagobert en allemand) et des espiègles mais brillants Riri, Fifi et Loulou (Tick, Trick, Track).

Loin d’être une lecture réservée aux plus jeunes, les adultes restent fidèles à ce mensuel qui a fêté ses 50 ans en octobre et publie son 500e numéro en novembre. S’y ajoutent des dizaines de hors-série et albums collectors. Il n’est donc pas rare de voir chez le marchand de journaux ou dans un duty-free d’aéroport un monsieur distingué en costume cravate s’esclaffer en feuilletant le LTB qu’il vient d’acquérir. « Environ 50% des lecteurs ont moins de 16 ans et 50% plus de 16 ans », explique Christian Behr, directeur commercial chez Ehapa, l’éditeur qui écoule cinq millions de ces BD par an, soit 420.000 exemplaires chaque mois. « Les plus de 25 ans font partie du noyau dur du lectorat. C’est dans ce groupe que l’on trouve nos fidèles collectionneurs. » Partout en Allemagne, des fans ont créé des associations qui se réunissent pour décortiquer chaque nouveau numéro comme s’il s’agissait d’un magazine spécialisé sur l’actualité d’Entenhausen, le nom allemand de Donaldville. Leur tâche favorite est de repérer les incohérences d’une histoire qui minent, selon eux, la tangibilité de l’univers de Donald.

« Nous, les Donaldistes, nous considérons qu’Entenhausen existe réellement et nous nous interrogeons sur toutes sortes de détails qui surgissent dans les aventures de la famille Duck. Pour nous, ce ne sont pas des histoires imaginaires, mais des articles », insiste Alexander Poth, 46 ans, et tombé dans l’univers de Donald dès l’âge de deux ans. « Toutes les incohérences sont recensées scientifiquement par nos membres et publiées dans notre magazine », explique ce membre de D.O.N.A.L.D, acronyme de « Organisation allemande non-commerciale des sympathisants du Donaldisme bruyant ».

Signe que Donald a intégré la culture allemande, on retrouve des références dans des domaines éloignés de celui de la bande dessinée. Les Toten Hosen, célèbre groupe punk-rock allemand, érigent Entenhausen en symbole de stabilité dans une chanson dénonçant les crises qui ébranlent le monde réel. « Soulèvement en Irak, otages en Somalie, crise du dollar à New York, bombes en Autriche, guerre civile au Pakistan (…) peu importe ce qui nous arrive, même si le monde s’écroule, une chose ne changera pas c’est sûr: Entenhausen reste stable, Entenhausen reste stable », martèle le tube. Le succès durable de Donald et du Lustiges Taschenbuch n’était pourtant pas garanti dans la conservatrice Allemagne d’après-guerre qui voyait dans les « comics » américains une source potentielle de corruption pour sa jeunesse. Même Erika Fuchs, dont les traductions ont fait la popularité de Donald en Allemagne, a d’abord été atterrée lorsque son éditeur lui a donné pour mission la famille Duck.

Acceptant le défi, elle a, au lieu de simplement traduire les BD de Carl Barks et d’auteurs-dessinateurs italiens renommés, transposé Donald dans un univers allemand propre, avec un décor à la bavaroise et des textes fins, drôles et utilisant les difficultés grammaticales de la langue allemande. Onc’ Picsou manie ainsi les conjugaisons jusqu’à la perfection à la manière d’un grand-père pointilleux. Donald, dans ses colères légendaires, est passé maître dans l’insulte hilarante sans jamais être vulgaire. Mais il sait aussi se muer en poète reprenant Goethe ou Schiller à la sauce Entenhausen. C’est cette traductrice révérée des fans qui « a appris à Donald à cancaner », résume sur son site le Musée du comic et de l’art du langage, aussi connu sous le nom de Maison Erika Fuchs. Selon Bernd Dolle-Weinkauff, expert du roman graphique et linguiste à l’université Goethe de Francfort, la signature Disney ne peut expliquer à elle seule le succès de Donald en Allemagne. « C’est peut-être plus une question de mentalité en Allemagne », dit-il.

Contrairement à Mickey, Donald, « cet oiseau de malchance, est à la fois un loser et quelqu’un qui ne renonce jamais », et les Allemands « aiment voir comment il réussit tout le temps à résoudre ses problèmes, et avec quelles idées folles il y parvient ». Donald est « l’exact opposé » de « ce qu’on considère à l’étranger comme les caractéristiques des Allemands – des officiers prussiens, des gens disciplinés et toujours très ordonnés », souligne-t-il. Pour Poth, qui a une collection de 700 LTB, Donald plaît car il est le reflet de nos défauts. « Il n’est pas parfait (…). Quand on rit de Donald Duck, on rit de nous-mêmes », dit-il. Mickey, lui, « apparaît souvent comme un Monsieur-je-sais-tout, ce qui ne le rend pas populaire (…). Lorsqu’on se compare à Donald, on se sent mieux que lorsqu’on se compare à Mickey », commente ce lecteur invétéré.