Un air de cinéma d’auteur / Denis Villeneuve et Michael Haneke

Misch Bervard / Quixote Vive! Le 4 juin 2017, Terry Gilliam annonçait ainsi sur sa page Facebook avoir terminé (après dix-sept ans) le tournage de son film The Man Who Killed Don Quixote. Le 9 octobre 2017, nous apprenons la mort du Don original, à savoir l’acteur Jean Rochefort, avec lequel le tournage avait débuté en 2000, et dont la hernie discale n’était qu’une catastrophe parmi tant d’autres qui ont tant retardé le tournage de ce film qui ne voulait pas être tourné (voir/ revoir à ce sujet le documentaire Lost in La Mancha de 2002). S’il s’avérait que nous irons tous au paradis, nous y serons donc désormais attendus par Jean Rochefort. En attendant, la sortie de …Don Quixote, avec Jonathan Pryce dans le rôle titre, est prévue pour mai 2018 (peut-être à Cannes?).

Dix-sept ans d’attente, ce n’est jamais que la moitié des 35 ans qui séparent Blade Runner (Ridley Scott, 1982) de sa suite qui fait beaucoup parler d’elle en ce moment. C’est surtout depuis qu’on avait appris que le cinéaste canadien Denis Villeneuve était attaché comme réalisateur à ce projet de sequel, qu’on était impatient de le voir sortir. Pour mémoire, on a découvert ce dernier par Incendies en 2010 et apprécié son passage à Hollywood avec Prisoners en 2013. Sicario (2015) et Arrival (2016) tendent peut-être à scinder ses admirateurs en deux groupes, tout en mettant tout le monde d’accord sur son évident talent de cinéaste, à l’instar d’un Christopher Nolan.

Le Blade Runner original était un film noir, tourné dans un décor sublime (et très innovant pour son époque) de science-fiction. Ridley Scott était alors un bon artisan qui adaptait un bon roman de Philip K. Dick. Blade Runner n’a pas immédiatement connu un très grand succès, mais est devenu par la suite un film culte, et sa suite était donc particulièrement attendue par une communauté de fans.

Denis Villeneuve en était évidemment conscient, mais il a tout fait pour que Blade Runner 2049 ne soit pas une banale suite ou une mise au goût du jour de son prédécesseur. D’abord, avec son directeur photo Roger Deakins, il crée un univers visuel très réussi, qui parvient à ne pas choquer avec celui d’il y a trente-cinq ans, tout en se servant des récentes technologies digitales de pointe pour réaliser une œuvre personnelle de cinéma d’auteur. Et justement, à force d’estampiller chacune de ses scènes et chacun de ses plans de cinéma d’auteur, on a un peu l’impression que le cinéaste oublie de faire un vrai film, avec une histoire que le spectateur éprouve de l’intérêt à suivre.

Villeneuve semble vouloir faire du Kubrick ou du Tarkowski, par opposition à du Ridley Scott, et il le fait avec maîtrise et souvent même avec art, notamment dans la très forte séquence d’introduction. A maintes reprises, on se laisse d’ailleurs volontiers immerger par la fascination que provoquent l’une ou l’autre scène, et l’on se dit «Ah, oui! Là, c’est du grand cinéma que fait Villeneuve!»

Et c’est tellement agréable qu’il prenne le temps de s’attarder sur ses personnages et leurs situations, plutôt que de succomber au rythme effréné, habituel dans ce genre de films».

Mais en fin de compte, ces scènes sont surtout, souvent, trop longues, et rares sont celles qui mènent vers un climax intérieur. La suite d’un nombre élevé de telles scènes mises bout à bout finit évidemment par lasser.

Ceci d’autant plus que le réalisateur ne semble pas avoir accordé autant d’importance à un scénario intelligible et bien ficelé qu’à montrer qu’il sait faire du cinéma. Et cela pendant 2.44h! Ceci dit, loin d’être un ratage dans son ensemble, Blade Runner 2049 reste bien en deçà des espérances par rapport à un projet aussi ambitieux d’un cinéaste des plus intéressants du continent américain.

Côté européen aussi, il y a l’un des tout grands cinéastes à l’affiche. Michael Haneke (deux Palmes d’or et de nombreux autres récompenses) nous montre avec son dernier film Happy End qu’avec très peu de moyens techniques, mais une précision extrême depuis l’écriture du scénario et des dialogues, en passant par le choix et la direction des acteurs, jusqu’au montage son et image, on peut faire du grand cinéma d’auteur qui n’en a même pas l’air. Contrairement à Villeneuve, Haneke arrive, dès ses premières images (filmées avec un téléphone portable), à immerger ses spectateurs dans une histoire plutôt simple de famille bourgeoise, avec des aspects personnels, philosophiques et politiques autrement plus variés, profonds et noirs que Blade Runner.