Absurdités, hypocrisies et questions autour des massacres de baleines-pilotes sur les îles Féroé

Photo: David Broman

David Broman / L’affaire de l’arrestation du Luxembourgeois Kevin Schiltz aux îles Féroé a pris fin avec son retour au pays. Mais les eaux restent troubles.

Le Grindadrap est une fête millénaire aux îles Féroé durant laquelle des baleines-pilotes, migrant vers le nord, sont interceptées et poussées vers des plages où elles sont massacrées par les habitants. Cela fait plus de trente ans que l’ONG Sea Shepherd combat la tradition et tente d’y mettre fin.
Arrêté le 23 juillet, le même jour que trois autres membres de l’ONG Sea Shepherd, près d’une plage pour avoir demandé à des policiers de témoigner des cris de souffrance des animaux massacrés, Kevin Schiltz, qui est aussi membre des pompiers à Luxembourg, a été condamné à 670 euros d’amende ou à 8 jours de prison.
Comme ses collègues de l’ONG arrêtés, ayant refusé de payer l’amende, il demandera à faire appel du jugement, conformément à la loi locale. Entre temps, les autorités d’immigration danoises, saisies par le parquet, expulseront les intéressés avant même la tenue d’un procès en appel. Tandis que l’affaire semble close – sinon légalement, de fait –, les massacres continuent avec de troublantes questions dans leur sillage.
• Est-il vrai que la viande récoltée lors des «festivités» est toxique? Une étude publiée en 2012 par des responsables sanitaires locaux affirme que les viandes sont effectivement contaminées par le mercure et des organochlorés, au point qu’ils demandent à ce que «la viande de baleines-pilotes ne soit plus utilisée pour la consommation humaine». Les autorités féringiennes elles-mêmes déconseillent toute consommation par les femmes enceintes et les enfants. Selon certaines estimations, alors qu’au moins un millier d’animaux sont tués chaque saison, une quarantaine suffiraient pour la consommation.
• Est-ce vrai, comme le laisse entendre Sea Shepherd, qu’une disposition de la nouvelle loi relative au Grindadrap oblige les touristes ayant repéré des baleines-pilotes à en aviser les forces de l’ordre afin d’enclencher une chasse? La disposition en question (article 3) stipule effectivement: «Quand des (…) baleines, qui peuvent être légalement tuées, sont trouvées dans les eaux territoriales (…), le shérif doit en être avisé immédiatement, que les baleines aient été vues par des gens sur des bateaux, des navires, des hélicoptères, des avions ou par des gens sur la terre ferme.» La sanction de toute violation pouvant aller, en cas de récidive, jusqu’à deux ans d’emprisonnement. Si en théorie, des touristes pourraient être poursuivis, ceux qui semblent les plus visés ici sont les militants anti-chasse.

Soupçons

La loi, complétée par un règlement, contient d’ailleurs d’autres aspects tentant de limiter le droit de manifester contre les massacres. Elle donne, par exemple, pouvoir de police effectif à des civils désignés pour «gérer» les festivités. Cela est applicable non seulement à ceux qui y participent, mais aussi à ceux dont «l’action ou l’interférence aboutissent à une intention ou une conséquence qui perturbent, rendent difficile ou empêchent le Grindadrap en mer ou sur terre». Pouvoir est donné au shérif d’imposer toute autre réglementation selon son bon vouloir, y compris d’accorder plus de pouvoir aux civils chargés de l’aider (article 4). Le rôle de la police d’ailleurs n’est autre que de «prévenir la perturbation de la tuerie, à quelque stade que ce soit» (article 10). Sur base de soupçons, elle peut «prendre des mesures», comme fouiller des personnes, ou les détenir en garde à vue pendant une période maximale de douze heures (article 10). Concernant les civils enrôlés, l’on ne serait pas loin de la constitution d’une milice car, selon le règlement, «personne sous les 60 ans n’a le droit de refuser» la charge imposée par les conseils municipaux.
• Quelle est la responsabilité des autorités danoises? Les îles Féroé étant un «protectorat» du Danemark et bénéficiant indirectement de fonds européens, le territoire ne fait cependant pas partie de l’Union européenne. De ce fait, les autorités danoises, qui ont une compétence financière, de maintien de l’ordre et de défense, sont donc amenées – notamment à l’occasion du Grindadrap qui est loin d’être conforme aux engagements européens de Copenhague –, à soutenir des actes qui sont, sur son territoire, illégaux. Alors qu’il est interdit au Danemark de chasser les baleines-pilotes, ce sont certes la police et la marine danoises qui rendent possible la perpétuation du Grindadrap.
Il est clair que, du point de vue des habitants, la situation a dépassé le stade de la défense d’une tradition culturelle. L’on se trouve plutôt dans une guerre totale où la seule voie est la fuite en avant. Toute sortie de ces absurdités dépend donc de la volonté ou non du gouvernement danois de combattre sa propre hypocrisie.