A Simone, la vaillante

Coup de cœur

Tandis que je suivais à la télévision ses funérailles nationales, j’essayais de me souvenir de ses beaux traits enfouis sous le drapeau tricolore dans le cercueil placé à même le sol pavé de la Cour d’honneur des Invalides.
Quelle femme exceptionnelle que celle à laquelle on rendait les derniers honneurs! Pas tout à fait les derniers pourtant, alors que bientôt elle va entrer en grande pompe, avec son époux adoré, au Panthéon. Le président Macron l’a annoncé à la fin de son remarquable et émouvant hommage à celle qui était restée si près du cœur des Français qui, dès son trépas, ont demandé en grand nombre à ce qu’elle entre à la nécropole nationale.
Quel parcours que celui de Simone Veil, née Jacob, ayant connu à l’âge de 16 ans les horreurs à tout jamais impardonnables de l’holocauste! Comment continuer à vivre et, surtout, à servir la nation quand on aurait eu toutes les raisons du monde pour désespérer de l’humanité?
Et pourtant! C’est avec un exceptionnel courage et une fougue admirable que Simone Veil s’est lancée en politique pour y placer des jalons historiques. Notamment lorsqu’elle a subi avec un rare sang-froid et une détermination inébranlable les terribles insultes et les attaques ignobles à son adresse quand elle a combattu avec acharnement pour la cause de la femme, ses droits et sa dignité, et réussi contre vents et marées à légaliser l’avortement. J’ai rencontré Simone Veil lors d’un de ses nombreux séjours à Luxembourg comme première présidente du Parlement européen, élue au suffrage universel, dont le chef du Protocole, auquel j’ai failli succéder, a subi plus d’une fois ses colères homériques. On lui attribuait un caractère difficile, alors qu’elle avait pour ses intimes beaucoup de douceur et de tendresse.
C’est lors d’une de ces rencontres que j’avais brièvement aperçu sur son bras le tatouage de son matricule qui allait lui rappeler tout au long de sa vie l’enfer qu’elle avait vécu et qui avait décimé sa proche famille. Elle avait refusé catégoriquement de le faire enlever! Mercredi dernier, lorsque ses deux fils ont pris, en larmes, la parole face à sa dépouille, le silence dans l’assistance s’est fait plus poignant encore. Et si l’un d’eux a commencé son discours par un tendre «maman», l’autre a terminé son hommage par le dernier mot soufflé par sa mère: «Merci.»
Et c’est ainsi que les beaux yeux pers de Simone Veil, grande dame d’une élévation morale extraordinaire, resteront fermés pour toujours. Ces yeux qui, après avoir vu le pire dont l’homme est capable, continuaient de scruter l’horizon avec courage et une rare force d’âme, dans l’espoir de jours meilleurs – surtout pour l’Europe – et dans la recherche perpétuelle du bien commun. Jusqu’au moment où, à peine reçue à l’Académie française pour occuper le siège de Racine, sa mémoire a commencé à flancher, «tournée vers le passé et les ombres évanouies».
Pierre Dillenburg