A poil! /«Plakeg! Le nu autour de 1900»à la Villa Vauban-Musée d’art de la Ville de Luxembourg

Marie-Anne Lorgé / Sujet bateau, le nu, invité à la Villa Vauban, confronte pudeur et pudibonderie. Ce, autour de la figure de Lovis Corinth (mais pas que), acteur

d’une révolution du corps.

Couvrez ce sein que je ne saurais voir»: c’est ainsi, chez Molière, que Tartuffe, cafard bigot, s’adresse à Dorine en1664. Et aujourd’hui, époque de déshabillage intégral, le nu pose toujours des problèmes, avec, comble de l’hypocrisie, le refus de Mark Zuckerberg de promouvoir… l’expo luxembourgeoise sur Facebook. On tombe des nues. D’autant qu’au Lycée classique de Diekirch ainsi qu’à l’Athénée de Luxembourg, les cours de dessin recourent au modèle vivant et nu. Une pratique précisément initiée par le peintre allemand Lovis Corinth, né en Prusse en 1858, mort en 1925, que Plakeg! met à l’honneur.

Cet honneur, Corinth le mérite. Et le Musée d’Orsay (Paris) ne disait rien d’autre en 2008 dans sa première rétrospective consacrée à ce peintre «parmi les plus influents du début du XXe siècle». En fait, Corinth est un peintre à part. Et si le nu tient une place importante dans sa production, entre portraits et paysages, c’est sa rupture avec l’académisme qui légitime le propos de la Villa Vauban.

Un propos certes boosté par un partenaire, le Musée de Hanovre, lequel détient une collection d’impressionnismes allemands et d’expressionnismes précoces unique au monde, avec d’importants groupes d’œuvres de Paula Modersohn-Becker – très partiellement exposée à la Villa Vauban en 2018 – mais aussi de Max Liebermann et de Max Slevogt – à qui on doit un sublime Nu allongé avec ombrelle, perfusé par Manet – représentants, avec Lovis Corinth, du style «plein air» allemand.

Bien que l’expo privilégie Corinth, ses huiles et ses gravures (pointe sèche ou craie), la Villa Vauban greffe en regard d’autres prêts et tableaux, dont ceux d’un autre artiste influent, le Sarrois Albert Weisgerber – avec une Miss Robinson allongée, inspirée de la célèbre Olympia de Manet, un prêt de la Fondation de St-Ingbert, ville natale du peintre Weisgerber –, dont également une gravure (Baigneuse assise) d’Auguste Renoir, ainsi que quatre sculptures signées Rodin, Degas et Maillol.

Et ce n’est pas tout, l’expo se termine avec un sextuor d’artistes luxembourgeois. Ça va de la photographie pictorialiste d’Edward Steichen (prêt de la BCEE) aux étonnantes peintures de Jean Schaack et Joseph Kutter (dont un superbe Nu couché), prêts du MNHA, rejoints notamment par un symboliste Triptyque d’Adam et Eve de Corneille Lentz, fraîchement restauré, issu de la collection de la Villa Vauban – ces toiles luxembourgeoises valant assurément le détour.

En tout cas, au fil du XIXe siècle, les impressionnistes français Manet, Renoir et Degas annoncent une nouvelle conception du corps – ce qui n’ira pas sans scandale. Le temps des copies antiques et des motifs religieux est révolu: le nu féminin est alors associé à des scènes de la vie quotidienne.

Et le rôle du modèle contribue à créer une nouvelle image du corps, pétri par des mouvements naturels. Et c’est là, autour de 1900, que débarque Lovis Corinth, qui pousse le curseur naturaliste jusqu’à la caricature.

Après des études à l’Académie des beaux-arts de Munich, Corinth, installé à Paris en 1884, fréquente l’Académie Julian (une école privée de peinture et sculpture fondée en 1866). Dans la foulée, afin «de fusionner l’art et la vie» – raccord en cela avec le mouvement «Lebensreform» et la culture du corps nu –, Corinth choisit ses modèles non pas parmi «les professionnels» (souvent des prostituées), mais parmi ses proches – à commencer par son épouse. Passage donc de la pose artificielle à l’instant personnel et désinvolte. L’intimité est mise en scène (la toilette, le lit, la chaise, le miroir, le dos); dans ses nuances, la sensualité hésite entre désir et séduction.

Et alors qu’Albert Weisgerber travaille sur la représentation (très cézanienne) du nu masculin (entre 1909 et 1913), Corinth aborde la relation homme/femme, s’emparant de stéréotypes, dont le très populaire thème du chevalier qu’il mâtine de sexualité, «une provocation volontaire à la pruderie caractéristique de ce tournant du siècle».

Et la «révolution» de Corinth ne s’arrête pas là. Préférant l’épaisseur et l’irrégularité, il traduit le temps qui passe, celui qui déforme inexorablement les corps. «Un regard qui aura sa descendance, avec notamment Francis Bacon ou Lucian Freud.» Dans cette célébration de la nudité sans grâce, il en vient à sacrifier le corps au profit du portrait, dont les expressions sont caricaturées, une veine dont les échos se feront sentir, par exemple, chez George Grosz (1893-1954).

C’est le moment, entre satire et parodie de la tradition, d’évoquer Bacchanale, une œuvre monumentale de 1896, à la gloire des licences de Bacchus. On y lit l’admiration pour Rubens, tout autant qu’une métaphore de la décadence bourgeoise. Ce tableau a été acheté dans les années 20 par Alfred Salomon, un entrepreneur juif spolié en 1936 puis déporté à Bergen-Belsen (il y meurt en février 1945). Retrouvé sur le marché, le tableau a été racheté en 1957 par la Ville de Gelsenkirchen (Ruhr), qui l’a restitué à ses héritiers en 2016. Et s’il s’expose aujourd’hui à Luxembourg, c’est que le Musée de Hanovre l’a acquis en 2018. Du coup, ce que Lovis Corinth incarne, c’est une leçon d’histoire.

Un insondable champ d’expérimentation.