A La Criée à Marseille, Macha Makeïeff crée une « Fuite » de Boulgakov virevoltante et chantante

Montée une seule fois en France il y a près de 40 ans, « La Fuite » du Russe Boulgakov fait l’ouverture de la saison au théâtre de la Criée, à Marseille, dans une mise en scène chantante et virevoltante de Macha Makeïeff, entre farce et tragédie.

De cette pièce, commencée en 1928 et quatre fois réécrite, qui raconte la révolution soviétique du côté des vaincus et l’exil des Russes blancs, Mikhaïl Boulgakov (1891-1940), victime de la censure stalinienne, n’a jamais vu la mise en scène. Elle sera montée pour la première fois en URSS en 1956. « Cette pièce est un manifeste de liberté artistique. Elle raconte a priori quelque chose de la grande Histoire russe, la guerre civile », résume Macha Makeïeff. « Là c’est l’année 20-21, l’armée blanche est défaite, les bolchéviques ont pris le pouvoir, il y a ces espèces de tribus de réfugiés appelés Russes blancs dans lequel il y a des rares monarchiste, des libéraux, des intellectuels ou des gens pris par l’histoire, qui vont s’exiler ».

La pièce rejoint l’histoire familiale de la metteur en scène dont les grands-parents ont fui la Russie rouge en 1920 pour prendre eux aussi le chemin de l’exil jusqu’en Corse. Et c’est sous le regard d’une petite fille, Macha enfant, présente sur scène, qu’est contée la fuite d’anciens dignitaires tsaristes: un évêque caché dans un monastère où il croise la femme d’un ministre malade du typhus, à la recherche de son mari, un intellectuel, des généraux de l’armée impériale rattrapée par la défaite… En huit tableaux, huit songes, la petite spectatrice assiste à leur exil tragique, fait de trahisons, de veuleries, de lâcheté où, pour sauver leur peau, l’évêque abandonne les moines, l’intellectuel dénonce la femme qu’il aime, l’officier du contre-espionnage monnaye de faux aveux, le ministre renie sa femme et parvient, malgré la guerre civile, à faire fortune dans le commerce de fourrure. On les croise d’abord dans une église puis dans une gare en Crimée d’où les civils s’échappent tandis qu’un général sanguinaire, encore aveugle face à la défaite annoncée face aux bolchéviques, fait pendre des innocents.

Peu après, seul dans son palais dévasté de Sébastopol, le haut commandeur de l’armée, est contraint lui aussi à l’exil. On les retrouve tous, l’année suivante à Constantinople, cherchant ça et là des moyens de tromper la faim et la misère. Tous sauf un: l’ex-ministre du commerce Korzoukhine, richement installé dans un hôtel particulier parisien et que le goût du jeu conduira à sa perte.

Pour Macha Makeïeff, « le génie de cette pièce, ce sont huit petits vaudevilles qui se succèdent, partagés par la grandeur et la médiocrité. On passe sans arrêt d’un registre à l’autre, entre drame et comédie ». Jusqu’à la farce avec certains personnages rendus ridicules à force de chuter tels des clowns de spectacles pour enfants.

Onze comédiens se partagent les nombreux rôles de la pièce, à la fois acteurs, chanteurs, danseurs mais aussi tous musiciens, ayant tous appris un air d’accordéon notamment pour accompagner le tango polonais qu’ils chantent en choeur en fin de spectacle.

Macha Makeïeff en a fait les costumes et les très beaux décors. Le chorégraphe Angelin Preljocaj en a réglé les pas de danse. « La fuite » de Mikhaïl Boulgakov, théâtre de la Criée, jusqu’au 20 octobre. En tournée en France jusqu’en janvier.