A côté de chez Disney / «The Florida Project» de Sean Baker

Misch Bervard / Après les «Three Billboards…» de la semaine passée, nous sommes

particulièrement gâtés de pouvoir parler d’un autre chef-d’œuvre du cinéma

indépendant cette semaine.

Le scénariste-réalisateur Sean Baker ajoute avec The Florida Project un nouvel opus à sa filmographie sans faute, en nous emmenant une fois de plus à la rencontre d’un échantillon peu représenté de la population américaine. Il donne cette fois-ci le beau rôle à trois enfants qui vivent dans un motel milieu de gamme de la banlieue d’Orlando, en Floride, à deux pas de Disney World.

Un enfant, petit garçon d’un street hustler qui ignorait jusque-là tout de son existence, était déjà au centre de Prince of Broadway en 2008. En 2012, avec Starlet, Baker nous racontait une histoire d’amitié non conventionnelle entre une jeune actrice porno (Dree Hemingway) et une vieille dame (la formidable actrice amateur Besedka Johnson, découverte à 85 ans pour ce film qui allait rester son seul puisqu’elle est décédée deux ans plus tard).

Le film le plus connu de Sean Baker est sans doute Tangerine (2015), un Christmas-Movie surprenant filmé avec des iPhones, qui nous raconte les histoires parallèles d’un chauffeur de taxi arménien à Los Angeles et de deux prostituées transgenres qui arpentent, un réveillon de Noël, le Sunset Strip à la recherche du petit ami et souteneur de l’une d’elles. Il s’agit ici d’une comédie dramatique, avec l’accent mis volontairement sur le drama que produit Sin-Dee (Kitana Kiki Rodriguez) tout au long de cette balade, et qui culmine évidemment dans une scène finale où tous les personnages du film se retrouvent pour une confrontation comique et émouvante à la fois, dans un restaurant de donuts.

Ce que l’on retrouve comme fil rouge à travers tous les films de Baker est son amour pour des personnages en marge de la société américaine et du fameux rêve qui y est souvent attaché. Il nous les présente toujours de façon très simple, sans le moindre pathos et, surtout, sans le moindre jugement moral (ou autre). Et nous aussi, nous nous y attachons ainsi avec un plaisir de spectateur rare.

Dans The Florida Project, il s’agit donc surtout des trois enfants, Moonee, Scooty et Jancey, que nous suivons, le temps d’un été torride, dans et autour du Magic Castel Motel, fraîchement repeint en violet. Ce sont des gosses on ne peut plus normaux, qui sillonnent les couloirs de leur demeure et ses alentours composés de magasins outlet, bars à glaces et terrains vagues qui se prêtent merveilleusement à des safaris et autres petites aventures quotidiennes. Et c’est à travers les yeux candides et les émotions de ces enfants que Sean Baker nous révèle aussi le microcosme des adultes qui vivent tant bien que mal dans le Château Magique. Il y a bien entendu les mères des enfants, qui vivent de petits boulots, de magouilles et, le cas échéant, de prostitution pour pouvoir payer le loyer au début de chaque mois. Ces portraits de femmes, avec leurs histoires d’amitié qui se font et se défont, renvoient directement au monde et aux personnages des précédents films de Baker, et une fois de plus ce dernier ne les juge nullement. Il les comprend et les aime profondément, avec leurs côtés charmants et leurs défauts, et réussit à ce que le spectateur en fasse de même, plutôt que de ressentir de la pitié pour eux.

On aura compris que les pères des enfants sont tous absents de ce film, et les hommes en général n’apparaissent qu’à la périphérie du scénario. Sauf Bobby, le manager et homme à tout faire du Magic Castle, qui, comme le scénariste-réalisateur, aime et protège de son mieux chacun de ses locataires, et représente ainsi la figure paternelle pour tout ce petit monde. Y compris pour Halley (Bria Vinaite), la mère de Moonee (Brooklynn Prince), qui clame pourtant haut et fort qu’il n’est pas son père, et Bobby de lui répondre qu’il ne veut pas l’être. Ce n’est certainement pas un hasard si pour interpréter Bobby, Sean Baker a pour la première fois de sa filmographie fait appel à une star, à savoir le très grand Willem Dafoe. Si tous les personnages tournent en permanence autour de lui, à aucun moment cependant il ne leur vole la vedette et il contribue simplement à la magie qui opère tout au long de ce film. Ceci grâce à une multitude de petits détails, tout aussi impossibles qu’inutiles à raconter ou résumer ici, jusqu’à la formidable et hautement suggestive échappée finale des enfants vers leur célèbre voisin.