Thierry Nelissen / Et voici la première convention-cadre écrite entièrement au féminin.

Il fallait oser, et le secteur de la recherche l’a fait. Ou comment la «chercheuse» peut-être un mâle qui s’assume.

Fallait-il une hiérarchie entre les genres? La plupart des sociétés se sont organisées en laissant la belle place au mâle. La grammaire française aussi avait tranché sans états d’âme: quand masculin et féminin s’additionnent, c’est le premier qui l’emporte. La loi du plus fort. Reflet manifeste d’un monde guère matriarcal. Mais quand celui-ci évolue, les normes grammaticales offrent, particulièrement en francophonie, tous les gages du conservatisme. Qu’il importe de contrer.
En matière de communication interne, mais aussi de rédaction de textes officiels, le respect de l’égalité des sexes donne de plus en plus lieu à une gymnastique parfois peu harmonieuse. C’est qu’il s’agit de respecter les équilibres le mieux possible.
On peut s’amuser à indiquer systématiquement le féminin des titres employés (ex: l’instituteur-trice). Donner du «Mes chères et chers collègues». Eventuellement alterner masculin et féminin. Bref, alourdir immanquablement les textes. Ce qui fait mauvais genre…
En matière de simplification, la convention-cadre pour les salariées (sic) des centres de recherche publics marque un tournant symbolique majeur. Et l’idée, non imposée, est venue de la base: dans un secteur à forte majorité féminine, ne fallait-il pas consacrer dans les textes cette prééminence? Les organisations syndicales ont emboîté le pas aux délégués qui étaient demandeurs. Et le texte fera date: il est écrit au féminin. On n’y parle que de «salariées», terme qui désigne autant les femmes que le dernier des machos. «De moi-même, je n’aurais jamais osé! Changer les habitudes, c’est tellement difficile, évoque Danièle Nieles (SEW/OGB-L). On a trouvé la démarche des délégués très sympa. Il nous a semblé que c’était le bon moment. Et il était clair dès le départ que cette convention serait écrite au féminin; les interlocuteurs n’ont donc pas été surpris. Celle-ci n’est qu’une convention-cadre, qui doit régir les accords collectifs plus particuliers avec chaque centre de recherche. Il est déjà prévu que ces documents-là seront eux aussi rédigés au féminin.»

Faire tache d’huile

Voilà donc les deux principales organisations syndicales du pays dépositaires d’un document hautement symbolique. Et un précédent? «Cela ne coûte rien. Et aucun patron ne peut être contre, estime Danièle Nieles. On pourrait le faire dans tous les secteurs, et au moins commencer là où les femmes sont nettement majoritaires, comme dans le commerce, les soins de santé. Evidemment, c’est un symbole. Notre action, en principal, c’est de s’assurer que les femmes ont les mêmes droits que les hommes face aux conditions de travail, aux salaires…» Reste aux hommes à trouver les ressources intellectuelles pour se sentir concernés par des règles semblant écrites pour l’autre sexe. Une discipline à laquelle les femmes sont rompues depuis des siècles. Beau préambule, en tout cas, à la Journée internationale de la femme, prévue le 8 mars. Le Jeudi s’y associera et, comme chaque année, fêtera «ses» femmes.

[stextbox id= »info » caption= »Un document qui fera date »]Extrait des préliminaires de la convention-cadre pour les salariées des centres de recherche publics.
«La présente convention règle les relations et les conditions générales de travail entre les centres de recherche publics signataires, appelés ci-après le « centre », et les membres du personnel du centre. Elle s’applique au personnel féminin et masculin du centre et tient par ailleurs à en rendre compte dans sa formalisation. Dans ce sens, le féminin englobe ici la plupart du temps les deux genres à seule fin d’alléger le texte et d’en faciliter la lecture et le personnel masculin et féminin sera ainsi appelé ci-après la « salariée ». Il faut donc entendre toute indication de fonction (e.g. « la responsable hiérarchique”, « la chercheuse”) ou de statut (e.g. « la salariée ») ci-dessous comme désignant indifféremment un homme ou une femme.
Elle s’applique indifféremment aux salariées présentant un handicap ou une déficience quelconque et aux salariées valides. Toute discrimination d’une salariée se référant à un handicap ou à une déficience quelconque est à considérer comme un non-respect de la présente convention.
Elle consacre le principe de l’égalité de traitement entre hommes et femmes.»[/stextbox]

Le poids des mots au féminin

Vous avez dit «épicène»? Entre l’écriture neutre et la féminisation des professions, ça turbine.

Le mot «épicène» n’a aucun rapport avec le dernier repas du Christ. Ils étaient treize mecs à table, et cela ne leur a pas porté bonheur. Le langage épicène, c’est tout simplement le langage non sexiste, que les mouvements féministes se sont plu à promouvoir en considérant que le recours par défaut au masculin, même sur papier, marginalisait la femme. Certains termes eux-mêmes sont dits «épicènes». On parlera plus volontiers de «personnes» que d’«individus», le premier se rapportant plus volontiers aux deux sexes que le second. «Elève» ou «enfant» sont de ces mots utilisables quel que soit le sexe de la personne concernée.

Chez la coiffeuse

Mais l’un des premiers combats pour rendre leur place aux femmes dans la littérature administrative portait sur la féminisation des titres et professions, premier critère de distinction sociale. Recruter pour un poste de directeur indiquerait que l’on recherche un homme, même s’il n’en est rien. Plus que d’un combat d’intégristes, il s’agit d’un processus important, qui a été endossé par les administrations et les organismes qui œuvrent pour l’égalité. Et pourtant, les femmes elles-mêmes ne sont pas les premières à promouvoir l’emploi des termes féminins, elles qui diront plus volontiers qu’elles vont «chez le coiffeur», alors qu’elles confient leurs cheveux à une dame…
Il n’est pas étonnant que les premières impulsions soient venues du Québec, où l’usage de la forme féminine des titres était recommandé dès la fin des années 70. La Suisse ne voulait pas être en reste, éditant au début des années 90 un Dictionnaire à l’usage des administrations fédérales pour les formes féminines des métiers, titres et fonctions. La France et la Belgique suivaient… alors que l’Académie française renâclait.
Au Luxembourg, le ministère de l’Egalité des Chances entretient un intéressant guide des métiers, titres et fonctions, en luxembourgeois, français et allemand. Brasseuses, chauffeuses, garnisseuses, ferblantières et adjudantes y figurent en bonne place.
T. N.