2018 / Un monde immonde

Je ne sais pas pourquoi, mais 2018, ça résonne comme le 1984 d’Orwell dans mon oreille. Il y a pourtant une grande différence entre les deux dates. Orwell, en effet, publie son roman en 1949, il fait donc de la politique-fiction. Alors que 2018, c’est maintenant. Il n’y a pas de projection dans le futur. C’est de présent qu’il retourne. Orwell a écrit son livre après la guerre, quand venaient de sévir ou sévissaient encore deux dictatures absolues, le nazisme et le stalinisme. Rappelons que, dans le roman, une guerre nucléaire a éclaté en 1950, et ce qui règne après elle, c’est un totalitarisme ayant aboli toute liberté, plaçant tous les citoyens sous le contrôle de l’œil de Big Brother.

Il pensait, Orwell, qu’après la division du monde en deux grandes sphères d’influence, la confrontation nucléaire était inévitable. Nous savons qu’elle n’a pas eu lieu. Peut-être justement grâce à l’équilibre, tout relatif certes, entre les puissances. Equilibre qui a disparu entre-temps, ou s’est reconstruit autrement, sans véritable contrôle des uns et des autres sur la marche des choses. Des boutons atomiques sur lesquels appuyer, il y en a désormais plus de deux. Et certains chefs d’Etat les frôlent des doigts. Et nul ne peut dire si oui ou non l’un ou l’autre seront tentés de passer à l’acte.

Le climat de la guerre froide avait donné des sueurs toutes aussi froides à Orwell, mais aujourd’hui, le frisson est permanent. Même si, du côté de la Corée du Nord, une toute petite décrispation se fait jour, suivie du geste américain de ne pas procéder à des exercices militaires dans la région, du moins le temps des Jeux olympiques d’hiver de Séoul qui auront lieu dans un mois.

Cela dit, cette fois-ci, je veux dire en 2018, on n’a pas eu besoin d’une guerre nucléaire pour que s’installe, et ceci non seulement en Grande-Bretagne, comme c’est le cas pour 1984, mais dans le monde entier, un Big Brother qui ferait pâlir celui d’Orwell. Entre les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) qui nous volent à chaque seconde nos intimités, nos goûts, nos penchants, nos pensées et le reste, les téléphones portables, les cartes de crédit, les navigateurs, et j’en passe, qui nous suivent à la trace, les ordinateurs, les téléviseurs et tout ce qui a une mémoire électronique qui épient chacun de nos gestes, les parcelles de liberté qui nous restent sont devenues extrêmement étroites.

Ceci, et c’est d’autant plus sournois, alors qu’on nous ressasse, contrairement à ce qui se passe à Londres dans 1984, que jamais nous n’avons joui d’autant de liberté. La grande différence est là: c’est sous couvert de liberté qu’on nous vole la liberté. Et, cerise amère sur le gâteau, il y en a qui s’enrichissent avec cela, amassant des sommes astronomiques en revendant les données de notre intime au plus offrant.

Et ce qui rend la chose plus grave encore, c’est que les Big Brother d’aujourd’hui ne sont pas pilotés par l’Etat, mais par de grands groupes économiques privés dont l’objectif n’est autre qu’optimiser leurs profits.

Notre liberté que les Etats dits démocratiques, après tout nous ne sommes pas, comme dans 1984, en régime totalitaire, devraient nous garantir, est livrée à des suceurs d’informations privés qui nous maintiennent sous contrôle permanent à travers l’œil cybernétique. Et c’est tête haute et contents de nous-mêmes que nous nous livrons, comme la souris qui, dans L’Ecume des jours de Boris Vian, glisse sa tête dans la gueule d’un chat compatissant, âmes et corps à eux. Pas besoin de répression, de sbires qui nous suivent à la trace, qui nous emprisonnent. Pas besoin non plus de censure pour nous empêcher de penser. Là, la novlangue, comme l’a imaginée Orwell, bat tous ses records aujourd’hui, vidant de sens les mots et court-circuitant la réflexion.

Jean Portante