Une 15e place bien méritée? / DISSONANCES

Jean-Louis Schlesser / Dans son classement sur la situation de la liberté de la presse dans le monde, Reporters sans frontières place notre beau pays en 15e position, entre l’Irlande, 14e, et l’Allemagne, 16e. On me dira que l’ONG RSF est vendue à la CIA, financée par les anticastristes, par le grand capital américain, George Soros et l’Union européenne et que, bien que créée en France, elle avait longtemps tergiversé avant de s’occuper du pays qui l’avait vu naître. En plus, Robert Ménard, l’actuel maire de Béziers, proche du FN, avait été son président-fondateur. RSF est une ONG mal née et c’est bien dommage. Elle peine, du moins aux yeux de ses détracteurs, à se dépêtrer d’une image un peu suspecte. Il faudra néanmoins que ses adversaires, nombreux ici même, admettent qu’elle s’est beaucoup amendée ces dernières années.

Si mention est faite du classement de RSF, c’est pour dénoncer les mauvais élèves notoires, les dictatures plus ou moins sanguinaires d’Afrique et d’Orient (Russie comprise) et beaucoup moins pour signaler que la Bulgarie est classée 109e sur 180, juste derrière le Gabon, Israël 91e, la Grèce 88e et l’Italie 52e, à quelques points de la Papouasie-Nouvelle-Guinée.

Que le Luxembourg se retrouve sur une 15e place peu brillante ne fait pas particulièrement les gros titres. Pourtant, on s’accorde à proclamer qu’une presse libre est un acquis démocratique sans pareil.

On ne pourra certes pas prétendre que la presse luxembourgeoise serait soumise à quelques grands groupes dans le même sens qu’en France Libération, Le Monde, l’Obs, Le Figaro, Canal + appartiennent à des entrepreneurs milliardaires n’appartenant pas au monde des médias.

Chez nous, c’est largement plus compliqué. Les éditeurs des médias d’opinion, économiquement fragiles comme tous les éditeurs, sont pour la plupart proches de groupes de pression socio-politiques dont ils se font l’écho avec des degrés d’indépendance variables en fonction des échéances électorales. L’investissement entrepreneurial est remplacé par une aide publique que nous nous accordons tous à trouver indispensable pour le bon fonctionnement des institutions.

On connaît la propension bien luxembourgeoise à esquiver les questions qui fâchent. J’en veux pour preuve la façon peu franche que nous avons dans le débat public médiatisé (par journalistes interposés) d’aborder quelques questions essentielles. Je n’en citerai qu’une seule qui est celle de la nécessité absolue, incontournable de produire des taux de croissance du PIB de l’ordre de 3 % annuels si nous voulons que le train de vie actuel de la fonction publique soit maintenu, que les investissements publics continuent à un rythme soutenu et que les «acquis sociaux» soient pérennisés.

Prétendre que cette façon de faire, qui est plus proche du tristement célèbre système de Ponzi que d’une saine gestion des affaires publiques, pourra se faire sans fuite en avant, sans importation massive de plus en plus de main-d’œuvre avec toutes les conséquences qu’elle entraînera, relève du mensonge coupable. Eviter de prendre position de façon non équivoque signifie qu’on a bien intégré, en tant que personne des médias, l’idée que certaines questions ne se posent pas, tout bonnement.Et on pourra toujours se dire qu’une 15e place chez Reporters sans frontières, ce n’est pas si mauvais que ça, tout compte fait.